Chronique 53
San Francisco, 2 mai 2003

Living with White Trash housemates
ou comment survivre au quotidien quand on partage une maison avec des beaufs ricains ?

L’an dernier, Théo a été sélectionné pour la fameuse bourse Fulbright, lui permmettant de venir étudier un an et demi aux Etats-Unis, pour obtenir un master’s à l’USF, University of San Francisco. La bourse, considérable, couvre les frais de scolarité, qui s’élèvent à environ 20,000 dollars (les études supérieures coûtent les yeux de la tête, aux Etats-Unis !), mais il reste encore les frais de vie (logement, bouffe, sorties diverses), ce qui n’est pas le moindre à San Francisco. Le logement surtout est un gros problème à San Francisco: toute l’Amérique rêve de venir s’installer en Californie et en particulier à San Francisco. Or la ville est bordée par l’eau sur 3 côtés et traversée par une faille qui est à l’origine de tremblements de terre fréquents : donc impossible de construire en hauteur. Demande très elevés et offre forcément limitée : les prix de l’immobilier sont donc délirants ! Même s’ils se sont stabilisés, voire même ont un (tout petit) peu baissé depuis le « dot-com crash » dans la silicon valley et la crise économique générale aux Etats-Unis depuis le 11 septembre, les loyers restent très élevés. Impossible d’avoir un studio indépendant en ville à moins de 1000 dollars par mois, ce qui est beaucoup trop pour le budget d’un étudiant.


Chasse au logement… épique !

Seule solution : trouver un grand appartement ou une maison à partager avec d’autres, que l’on appelle «roommates», «flatmates» ou «housemates». Heureusement, cette culture du partage est très répandue à San Francisco, et pas seulement chez les étudiants, mais aussi chez les jeunes professionnels célibataires. Il y a donc beaucoup d’annonces… mais encore plus de concurrence !

Dès son arrivée en août dernier, Théo s’est donc mis à chercher une chambre individuelle, dans le centre proche de l’université, à 600 dollars maxi. La meilleure source d’annonces dans la baie de San Francisco est un site communautaire très actif : www.craigslist.org qui est remis à jour toutes les heures avec des dizaines et des dizaines d’annonces chaque jour d’appartements à partager. Il suffit de les éplucher, appeler ou envoyer un e-mail pour prendre rendez-vous, aller visiter pour se faire une idée de l’endroit, et surtout des roommates, et prendre une décision… Dur dur de trouver à la fois un endroit abordable, pratique, qui plaît et des roommates qui aient l’air à peu près normaux et compatibles. Exit les couples homos (style de vie souvent différent… et peut-être trop risqué ?), les chambres sans fenêtre, les boîtes à sardines, les cuisines-dépotoirs, les matelas dans le salon, les punks et autres junkies, les trop fêtards, les ricaines profondes un peu trop tatasses et maniaques, etc… Enfin à vrai dire, il s’agit plutôt de « se faire sélectionner », car la concurrence est féroce, c’est le moins qu’on puisse dire ! Pour chaque annonce, il doit bien y avoir au moins une vingtaine de concurrents, qui seront toujours plus stables, présentables, plus solvables, plus séduisants et convaincants que vous…

En 98, j’avais visité plus de 40 appartements avant d’en trouver un qui me convenait ET pour lequel j’ai également été sélectionnée par les proprios (ou autres roommates) qui peuvent se permettre de faire la fine bouche… Ceci dit c’est également l’occasion de découvrir plein de quartiers insoupçonnées et rencontrer pas mal de gens. Il y en a même avec qui je suis restée en contact (et que je vois encore aujourd’hui) : Kai et Natasha par exemple, un couple californien + anglaise formé alors qu’expatriés à Istanbul, et amateur de fine gastronomie… Mais leur chambre était trop petite. Et Barry, un surfer irlandais qui vivait avec 2 autres compatriotes et travaillait chez Esprit -mais il était impossible de se garer dans le coin. C’est même lui qui par la suite m’a refilé son job quand il est reparti à Dublin, ce qui m’a permis de rester un an et demi de plus aux Etats-Unis…

L’été dernier donc, après moult visites non concluantes et sur le point de se décourager, Théo tombe sur une annonce assez hors-normes, toujours sur le fameux site de craigslist. Un handicapé qui vit dans Haight Ashbury, le quartier hippie propose de loger une personne totalement gratuitement, en échange de s’occuper de lui à mi-temps. Wow ! Une maison toute équipée, pas de loyer à payer du tout, idéalement placée (à quelques blocs seulement de l’université), en échange seulement d’un peu d’aide à mi-temps… Inattendu, mais pourquoi pas ?

La maison du bonheur :
c’est une maison grise… sur Haight Ashbury

Sur le papier, opportunité géniale : l’handicapé s’appelle Allen, il vient d’avoir 62 ans, et est atteint de sclérose en plaques depuis dix ans : les jambes totalement insensibilisées, il vit désormais dans une chaise roulante. Il est proprio de cette immense baraque qu’il a achetée il y a bientôt 20 ans (et doit valoir son pesant d’or aujourd’hui !). Alex, 28 ans, s’occupe déjà de lui à mi-temps depuis plusieurs années. Mais en fait, quelqu’un d’autre a finalement été engagé, Cliff, beaucoup plus costaud que Théo pour porter les 110 kilos d’Allen… Dégoûté, Théo a tout de même lourdement insisté pour défendre sa candidature, et a fini par attendrir Allen, qui lui a finalement proposé de loger dans la maison dans une des autres chambres plus petite, pour le modique loyer de 400 dollars, et seulement quelques paires d’heures de menus travaux domestiques : une affaire inespérée pour San Francisco !

A priori : le pied, vraiment une situation idéale… La maison est donc une immense maison victorienne de 3 niveaux, type « Queen Anne », c’est-à-dire avec un large escalier encadré de colonnes (chapiteau ionique) qui monte à l’entrée principale, et une sorte de grosse tour ronde au coin sur le côté. Au rez-de-chaussée se trouve le fameux double-salon traditionnel de toutes les maisons victoriennes, plus une grande salle à manger de réception et un dernier mini-salon pour petits dîners intimes et soirées-spiritisme dans une adorable petite pièce ronde. Le tout meublé et décoré dans le plus pur style victorien : plafond aux moulures de stuc ouvragées, moult tapis, bois sombre, colonnes, vitraux à fleurs, collections de lampes à gaz et objets en verre, profusion de dentelles et fioritures. Très kitsch, tès lourd, plutôt étouffant… Mais personne n’y est jamais ! Sauf les deux chattes noires, obèses et psychopathes, qui miaulent à longueur de journée...

agrandirDerrière, la cuisine. Géniale, équipée à l’ancienne, avec une vieille énorme cuisinière à gaz des années 40 (voire nettement plus ancien ?) en fer ou fonte ou je-ne-sais quel métal tout noirci, comme on n’en voit plus ! Au plafond, un énorme accroche-viande rond avec toute une batterie de poeles et casseroles en cuivre suspendue à des crochets. Les murs sont peints en rouge, avec une pancarte « Uncle Sam » avec son doigt pointé toi qui essaie de recruter, et un vieux drapeau américain encadré au-dessus de l’évier… L’huile d’olive, le riz, le sel, les oignons, les épices, le café, le sucre sont à disposition…Cool… Et les jours où il fait beau, on peut même déjeûner dehors, sur la petite terrasse en teck à l’arrière, en prenant le soleil ; impeccable…

Le premier étage est l’espace réservé d’Allen, qui circule toute la journée entre la télé dans sa chambre à un bout de la maison, et l’immense salon à l’autre bout, où trônent son bureau, le fax et l’ordinateur, dans la partie circulaire de la tour. Allen (ou Al) est manifestement quelqu’un de très éduqué. Apparemment, il fait de la politique opportuniste : il essaie de récolter de l’argent (surtout) et des voix (éventuellement) pour son candidat du moment, républicain ou démocrate, selon le sens du vent et selon où va l’argent… Beau principe que voilà ! Il ne sort que rarement de son antre, sauf pour faire un tour dans sa chevrolet rouge, énorme mini-van équipé spécialement pour les handicapés, où il peut monter directement sur sa chaise roulante et conduire avec des commandes exclusivement manuelles.

Enfin, au 2ème et dernier étage, l’antre des petits jeunes, les chambres des garçons, où Al n’a pas mis les pieds depuis des années (il aurait une attaque cardiaque s’il lui prenait un jour de monter y vérifier comment vivent ses locataires et est entretenue sa maison…). 4 chambres sous les toits : 2 très grandes chambres, pour loger gratuitement chacun des deux aides à mi-temps, Alex et Cliff donc, et deux plus petites chambres entre deux, louées respectivement à faible loyer à Marcella et Théo. Les 4 (5 avec moi, et plus avec tous les squatteurs divers de passage…) partagent les toilettes et une salle d’eau sur le même palier. La chambre de Théo est assez grande et relativement lumineuse, on a même pu la décorer sympa avec les couvre-lits jaunes de l’île Maurice, un kilim et des coussins de Turquie, une boîte afghane et une comorienne, et autres objets des 4 coins du monde.

L’envers du décor :
ce qui n’était pas dit dans l’annonce et qu’on découvre au fur et à mesure…

D’abord la salle de douche : l’eau a 3 étages à monter, c’est haut pour ces vieux systèmes de canalisation, il faut lui laisser le temps d’arriver et de chauffer. Mieux vaut donc aller ouvrir le jet 5 minutes avant pour laisser couler l’eau avant d’aller effectivement se doucher (et là, on peste si on se fait piquer la place !). Parfois, pas de bol, il se trouve que Al est justement en train de se laver à l’étage en-dessous. Il n’y a pas assez de pression et d’eau chaude pour les deux. Une fois, j’ai du attendre 15 minutes détrempée et congelée dans la douche, avec le shampooing dans les cheveux, pour pouvoir enfin me rincer… Enfin ça arrive vraiment rarement. Le pire, c’est  le rangement. La salle de douche fait à peine 2 mètres carrés mais elle est envahie de saloperies en tout genre, vieux rasoirs et brosses à dents, T-shirts en boule, caleçons et serviettes sales entassés par terre, bouteilles de shampooings, dentifrices, déo et crèmes à raser vides, et autres tasses, assiettes et mégots de cigarette, tous les résidus imaginables de célibataires sans aucun sens de l’ordre, du rangement et de l’hygiène… Je suis loin d’être maniaque, mais là, ça dépasse les bornes ! Au début, on range, on descend la poubelle, puis on demande, on répète, puis on râle, et finalement on laisse tomber, tant pis, et fait semblant de ne rien voir… Au moins, les serviettes sales servent de tapis de bain… Dans les toilettes traînent de vieux magazines, de jeux video ou de petites à la poitrine siliconée en tenue légère. Il manque systématiquement des rouleaux de papier, c’est pénible ! On a fini par garder notre propre rouleau dans la chambre, pour le prendre quand on en a besoin… et le ramener !

La cuisine est notre pièce préférée, on y est tout le temps. D’ailleurs Théo et moi sommes bien les seuls à l’utiliser (les autres ne font que sporadiquement venir se servir dans le frigo à n’importe quelle heure du jour ou de la nuit; et encore quand ils y ont effectivement mis quelquechose…). Un vrai plaisir de cuisiner avec tout cet attirail de vieux château, plaisir qui échappe pourtant à nos housemates, lesquels hallucinent totalement de nous voir systématiquement tous les jours prendre ensemble un vrai et copieux petit déjeûner, cuisiner-maison tous les soirs, mettre la table, nous asseoir, prendre le temps de tchatcher en dînant tranquillement (sans même allumer la mini-télé accrochée au-dessus du frigo !), puis faire la vaisselle immédiatement après et tout ranger… Tous les jours ! Quel temps perdu, ça les dépasse totalement!

Et pourtant… La cuisine, c’est le plus frustrant… La nappe est brûlée, jamais essuyée, la cafetière italienne cassée, l’éponge jamais passée sur le plan de travail à côté du four micro-ondes: on peut facilement identifier le menu du jour de nos roommates… et même leur trajet dans la cuisine, aux traces de bouffe et de graisse laissées partout comme les petits cailloux du Petit Poucet…

Le pire est le frigo. Un classique sans doute, mais qui ne lasse pas d’irriter… En principe, on a un niveau chacun. Mais comme en général les autres n’ont rien qu’un pot de ketchup et de vieux restes de mayo, ils se servent allègrement ce qu’il y a, à qui que ce soit, en général chez Théo du coup, sans complexe, sans demander, sans le dire, sans s’excuser. Les produits les plus vulnérables : les produits laitiers (yaourts, lait, fromage râpé), tout ce qui contient des protéines (viande, œufs), et jus de fruits et pain de mie, bien sûr. En revanche, pas de problème avec les légumes verts, ceux-là, pas de risque de se les faire voler, ils ne savent pas les préparer! Théo, ras le bol de se faire systématiquement piquer sa bouffe, même après avoir fait moult remarques et déposé plusieurs plaintes, a fini par trouver une méthode radicale: toutes les réserves périssables sont désormais entassées dans le sac militaire de toile kaki rapporté d’Afghanistan, fermé avec un cadenas, rangé dans le frigo, ou dans un autre sac cadenassé dans le freezer pour protéger les précieux poissons panés et pizzas surgelées (il faut penser à prendre les clefs chaque fois qu’on descend à la cuisine). Quant aux pâtes, biscuits, sachets de thé et autres céréales, on les garde soigneusement en haut dans la chambre… Loin d’être pratique, mais au moins, c’est efficace, pour être sûr d’avoir encore à manger...

La vaissellle. Concept totalement étranger à nos roommates. Comme ils ne se nourrissent que de céréales, de glace et de plats à emporter des bouis-bouis du quartier, ils viennent prendre un bol et cuiller en bas et montent manger dans leur chambre… puis ils « oublient » la vaisselle là-haut! Résultat : plus de cuillers ni fourchettes dans la cuisine. Ni tasses, ni verres. Ca énerve… quand on s’apprête à manger sa soupe coco thaïlandaise bien mijotée ou son yaourt Dannon aux fruits rouges! Au bout d’un temps indéterminé, quelques jours, souvent plus, quand ça commence à sentir ou encombrer, la vaisselle sale réapparaît miraculeusement, déposée en vrac dans l’évier et sur le plan de travail à côté, avec encore les restes, la mayo, les serviettes en papiers, les torchons sales et mouillés, les mégots, voire même l’huile de vidange… et ça reste là, encore pendant des jours, voire une semaine, charmant, ça peut même commencer à pourrir qu’ils ne vont pas pour autant s’en préoccuper! Une fois, une poele à frire pleine de vieille huile de friture (pour des bananes) est ainsi restée « oubliée ». C’est nous qui avons craqué au bout de 15 jours !

Du coup, Théo a fini par imprimer deux pancartes : une qui dit « respect your roommates : wash your dishes quickly » affichée au-dessus de l’évier, et l’autre « respect your roommates : do not take their food » affichée sur la porte du frigo. Pour la vaisselle, un mieux apparent : ça ne veut pas dire qu’ils font effectivement la vaisselle systématiquement après usage, mais qu’ils la gardent plus longtemps dans la chambre, et qu’à un moment, quand ils la descendent, ils remplissent un peu l’évier sans le faire déborder, et le reste… on a fini par découvrir la cage aux loups : c’est entassé, toujours sale, dans une corbeille planquée sous l’évier ! Hallucinant ! Les voilà les bols, fouchettes, verres et autres qui ont tous disparu depuis 15 jours! Ce n’est vraiment que quand il n’y a plus rien de disponible qu’enfin ils vont se décider à faire un peu de vaisselle, et encore, ce dont ils ont besoin dans l’immédiat…Vraiment aucune notion d’hygiène, c’est du délire… De guerre lasse, on a fini par planquer les ustensiles les plus vulnérables : deux cuillers, deux fourchettes, deux tasses… pour être sûrs d’avoir toujours au moins ça de disponible sous la main dans la cuisine !

C’est quand même gravissime d’en arriver là ! Il est pénible de vivre avec des porcs qui n’ont aucune notion d’hygiène la plus basique. Ils se foutent totalement de l’environnement dans lequel ils vivent, une vraie poubelle, mais qu’importe ?  Et ils ne s’imaginent même pas qu’il puisse en être autrement pour les autres, que ça puisse déranger… Même au-delà de la propreté, aucune notion de savoir-vivre, de respect d’autrui. Dire qu’on va jusqu’au Comores et au fin fond de l’Afghanistan pour donner des leçons d’hygiène de base : se laver les mains avant de manger, nettoyer après cuisiner et manger, laver la vaisselle, vider les poubelles et jeter les déchets, rincer la douche… On pourrait tout aussi bien donner quelques cours ici-même aux Etats-Unis ! Pourquoi pas développer un « flipchart » spécial pour la population défavorisée des ricains white trash, avec des dessins simples et explicites, comme ceux que l’on utilise pour éduquer les illettrés dans les pays en développement, et les afficher ici dans la maison aux endroits stratégiques ? Ils ont presque autant à apprendre…

En fait, aucun ne travaille vraiment, n’a de source régulère de revenus, d’horaires fixes, ni de vie sociale équilibrée, bref de rythme de vie un tant soit peu normal. Aucun complexe à faire du bruit, ramener de spotes bourrés ou shootés, mettre de la musique heavy metal à fond, claquer les portes, ou enfoncer des clous dans le mur, sans même penser à regarder l’heure, surtout quand c’est au milieu de la nuit, nous poussant à tambouriner au mur d’exaspération… Ils mangent à n’importe quelle heure, quand ils ont faim, quand ça leur prend. Ils dorment à des horaires indus, invitent n’importe qui, et Alex comme Cliff laissent allègrement sonner dans toute la maison la sonnette d’appel du pauvre Allen pendant parfois une demi-heure, une heure, voire même plus, avant de descendre voir de quoi il a besoin… Alors on fini par sortir enragé pour aller toquer à leur porte et leur dire de se bouger et descendre, morbleu, et en chemin on bute sur l’imprimante hors d’usage que Alex a laissé traîner par terre dans le couloir parce qu’il veut s’en débarasser, ou sur la cuvette plein de vaisselle sale que Cliff a sortie pour un jour la descendre… Bonjour les douces grasses matinées romantiques du dimanche matin… Combien de fois les avons-nous maudits !

Pour sûr, ils n’ont aucune éducation au sens européen du terme, aucune notion des obligations de la vie en communauté, aucun sens du savoir-vivre et de simple respect d’autrui. Valeurs de base s’il en est, même sans être ni riche ni intelligent, semble-t-il… C’est fou comme tout d’un coup, on se met à apprécier a posteriori nos dures leçons de bonnes manières à la française, alors même qu’on s’en est lourdement plaints étant gamins ! Merci papa, merci maman…

En fait, ils ont des styles de vie franchement malsains. Mais pour vous donner une idée, je crois nécessaire de faire des portraits plus détaillés.

Alex, lost gameboy

Alex a 28 ans, mais encore un visage d’ado en pleine crise d’acné… Invariablement habillé d’un pantalon 4 tailles trop grand et d’un vieux T-shirt crado, avec toujours une casquette de base-ball sur le crâne. Il se dit ingénieur-programmeur de jeux vidéo, mais on ne sait pas quelle est vraiment la réalité de son diplôme et de son expérience en la matière. Après quelques années de glandouille, il était inscrit à un cours ce trimestre à l’université mais n’a finalement obtenu aucun credit sous prétexte qu’il ne pouvait pas étudier et s’occuper d’Allen en même temps. En tout cas, joueur invétéré, ça, il n’y a pas de doute ! C’est assurément un « geek », un bidouilleur de l’informatique, un passionné de jeux d’arcade et de combat en-ligne. Sa chambre est un vrai dépôt avec des claviers, cartes mères, vieilles cartes son, fils de connexion en tout genre et autres accessoires en vrac, en attente de récup…

Alex est de Seattle, au Nord. Qu’apparemment, il a dû quitter car il se droguait à l’héroïne et a été mouillé dans des business d’un goût douteux . Et hormis les joints tolérés à San Francisco, il continue apparemment à se shooter à l’occasion de drogues de synthèse non identitifées, et ce serait la raison de ses pertes de cheveux. Evidemment, ce n’est pas lui qui nous l’a dit, mais Théo l’a appris dans diverses discussions privées avec Allen et son frère aîné. Enfin, ça fait désormais près de 5 ans qu’il vit ici à s’occuper d’Allen. Sa chambre est la plus grande, qu’il a peinte en bleu électrique, et meublée uniquement de récup trouvés dehors dans le quartier de Haight street. Elle pourrait sans doute être claire et lumineuse, mais les rideaux sont généralement fermés, et il y règne un bordel monstre. Adoncques : atmosphère sombre et glauque.

Quand il n’est pas en bas à aider Allen, il  passe son temps à dormir, en laissant la télé allumée, ou devant l’ordinateur à jouer aux jeux video. Il ne fiche rien de ses journées, ne sort pas de sa chambre pendant son temps libre, ne boit que de mystérieux sodas aux fruits au goût abominable, et se nourrit de céréales, de crème glacée de chez Ben & Jerry’s, et de « food to go » des divers boui-buis de Haigth street.

Avec lui vivent aussi 2 chats bien velus récupérés d’anciens housemates, qu’il n’a pas eu le cœur de mettre dehors, et qui évidemment ne s’entendent pas du tout avec Perle et Opale, les deux chattes noires d’Allen… qui protestent contre l’invasion illicite en déposant régulièrement des crottes sur le tapis du grand salon… (Théo, allergique en plus, fulmine !). Précisons que Eric, l’ancien locataire de la chambre de Théo, qui a négligemment laissé son chat, avait été viré notammant car il dealait du LSD dans sa chambre; la maison aurait même été sous surveillance par les stups pendant quelque temps. Alex ne sort jamais voir ses potes, mais il y a toute une colonie en revanche qui vient le voir. A chaque fois que l’on frappe à sa porte, il y a toujours 3 ou 4 zonards en permanence qui sont là aussi, affalés sur les vieux sofas défoncés, à fumer, mater la télé ou jouer aux jeux vidéo (voire les 3 simultanément)… Quelques réguliers : Charles (qui deale de l’herbe sur Haight street), Big Time (le grand black armoire-à-glace à bouc et médaille sur le torse, et qui mange des céréales arc-en-ciel dans un moule à gâteau avec une cuiller à salade), Troy (le pseudo-artiste squatteur), Alain (le grand frère du quartier voisin, qui avait bossé ici avant et a craqué au bout d’un et demi), et j’en passe… Des filles : extrêmement rare en revanche -sauf une sapée comme une hippie que l’on voit passer comme une ombre de temps à autre, et apparemment aime bien les drogues de synthèse aussi…C’est un monde quasi exclusivement mâle… Un vrai moulin, les gens passent, sortent, entrent sans sonner, tout le temps, de la maison toujours ouverte, vont au dernier étage direct à la chambre d’Alex… totalement à l’insu d’Allen, qui de doute qu’il y a des abus, mais ignore certainement l’ampleur du traffic qui se déroule à l’étage supérieur de sa maison… De toutes façons, à cause de son infirmité, il ne peut rien vérifier ni contrôler, et il est trop dépendant d’Alex pour lui dire quoi que ce soit…

Alex est quelqu’un de généreux pourtant. Il ne sait pas dire non, quand on lui demande un service (d’où les chats et les potes qui squattent un peu trop souvent). Il a prêté pas mal de meubles, un ordinateur portable, donné des fringues, réparé des trucs dans la chambre de Théo. Il a aussi bricolé pour nous faire partager la ligne haut-débit DSL de la maison, ce qui nous permet d’avoir internet à l’oeil (sauf qu’il nous déconnecte régulièrement sans préavis quand il a des potes qui viennent jouer). Mais il a aussi bidouillé et détourné le câble de télé d’Allen à son insu pour recevoir toutes les chaînes sans payer, et ça, Allen l’a appris par le réparateur qui est venu à la maison… Allen se considère chez lui, et il est évident qu’il abuse ouvertement de la liberté qu’Allen est bien forcé de lui laisser.

Marcella, fantôme tchéco-péruvien

Bien qu’elle soit d’origine tchèque par son père (et péruvienne par sa mère) et qu’elle porte une veste type bavaroise, elle a toujours vécu aux Etats-Unis, et est totalement américaine dans son attitude, sa manière d’être et de parler. Environ 25 ans, un peu hippie, un peu grunge, cheveux longs filasses et quelques tattoos épars. Un peu garçonne, un peu vulgaire, avec toujours une casquette Gavroche enfoncée de travers sur la tête. Elle porte toujours des jeans ultra-moulants taille basse, qui laissent apparaître son ventre et son piercing sur le nombril, mais comme elle est un peu dodue, ce n’est pas hyper sexy… Il faut dire que de son propre aveu, elle a été lesbienne pendant 6 ans; son petit ami actuel est le premier et seul qu’elle ait eu jusqu'à présent.

Gentille sans doute, mais insaisissable, et rarement là de toute façon. J’ai vaguement compris qu’elle prend des cours de design et de photo, et travaille sporadiquement (notamment en tant qu’ouvreuse dans un bar). On ne sait pas trop ce qu’elle fait . Elle vit plus souvent chez son copain, apparemment, et n’utilise sa petite chambre ici qu’en garçonnière : elle ne semble apparaître que pour les bouffes avec copines à bière ou les fin de soirées « trash » quand elle rentre à 3 heures du matin avec quelques copains totalement bourrés qui hurlent dans le couloir pendant qu’elle met sa musique à fond… Sacrée Marcella, finalement, je n’aurai même jamais réussi à avoir de conversation avec elle, elle passe, discrètement, s’efface, apparaît… Dommage, une présence féminine un peu plus fréquente et régulière (outre la mienne pendant ces 3 mois) aurait peut-être temporisé un peu l’atmosphère de mâles célibataires bien endurcis, mal dégrossis, et bourrés de mauvaises habitudes qui règne à cet étage…

Cliff, bodybuilder psychosé

Cliff est un cas social extrême et mériterait un bouquin entier à lui tout seul… 42 ans, marié et divorcé 2 fois (ses femmes ont fui quand elles se sont rendues compte à quel point il était déjanté), et 2 enfants ados dont il n’a guère de nouvelles, mais dont il est très fier. Il leur écrit souvent de longues lettres qui se veulent moralisatrices mais ne sont que des summums d’absurdités sans queue ni tête (on en retrouvé dans sa chambre qui nous ont fait mourir de rire tant elles n’avaient qaucun sens). Il écrit des poèmes (j’aurais payé cher pour en lire un !) et se plaît à croire et faire croire qu’il sera un jour écrivain, et qu’il écrira des livres à succès sur comment vivre sainement et faire fortune (le comble !). Il parle même de lancer un website…

D’origine hispanique, il est petit, trapu, peu d’éducation (genre beauf gros bourru), portant généralement un marcel trop grand, mais surtout ultra costaud. C’est qu’il y a quelques années, il a fini numéro 3 au concours de « mister America »… Non non, c’est pas une plaisanterie : un vrai paquet de muscles, mais de muscles larges, épais. Il fait de spompes et des haltères dans sa chambre, en ressort tout suintant, descend en trombe l’escalier et se rue sur le frigo pour trouver quelquechose à manger… Mais hélas, il n’a jamais rien à manger. Car il n’a pas de fric. Pas de travail en dehors et donc aucune source de revenus. Avant, il se gavait de créatine pour la gonflette, mais il a arrêté d’en prendre soi-disant car il trouve cela mauvais pour la santé à terme; il trouve probablement que se nourrir quasi exclusivement de blancs d’œuf cuits au micro-onde, c’est meilleur et plus sain d’un point de vue nutritionnel… Enfin à défaut il prend n’importe quoi qui lui tombe sous la main (riz, haricots rouges, pâtes, pois chiches, semoule, voir tout ensemble), et tant pis si ce n’est pas à lui (pain, lait, glace, pizza…). C’est à cause de lui que Théo a fini par cadenasser sa bouffe…

Il pique la bouffe des roommates, casse des trucs, embarque les couverts dans sa chambre (qui est un bronx !), oublie les casseroles sur le feu et brûle la nappe… mais au lieu de s’excuser ou demander, il nie en bloc, comme un gamin, même pris en flagrant délit… D’après Alex, c’est parce qu’il a été beaucoup battu étant petit et ça lui est resté. Peu importe les raisons, c’est un schizophrène. Un vrai. Je l’ai toujours vu poli voire même gentil (même si c’est un ours et qu’il grogne plus qu’il ne parle). Mais il a des crises de paranoïa, d’aggressivité, de violence. Cliff et Alex se détestent viscéralement et ne se privent pas pour se le faire savoir mutuellement. Une fois, Cliff a appelé les parents d’Alex pour leur dire que leur fils etait un looser drogué, et une autre fois, il l’a même menacé avec un couteau et des de fou ! Totalement imprévisible et irresponsable.

Un jour, Cliff a carrément disparu. Comme ça, sans prévenir. Après 5 jours, il a appelé pour dire qu’il était ok et qu’il allait bientôt rappeler, ce qu’il n’a jamais fait. Ca fait 3 semaines. Quelqu’un a pourtant dit l’avoir aperçu il y a quelques jours de l’autre côté du parc, mais il n’a donné aucun signe de vie. Bon prétexte pour le virer. Ses affaires sont toujours là dans la chambre, même si c’est pas grand chose. Alex a fini par y faire une descente et on a tous totalement halluciné. Une vingtaine de tasses et assiettes, des piles et des piles de lettres de présentation pour trouver un job ou une petite amie (et alors là, il faut absolument lire son auto-description dans le rôle du bel homme idéal futur écrivain !), et plus effrayant : une poubelle entière débordant de boîtes de médicaments vides, et plusieurs ordonnances pour prendre simultanément et régulièrement (on a vérifié sur le net) 3 anti-dépresseurs puissants et 1 médicament contre la schizophrénie… Wow ! Flippant de savoir qu’on a vécu pendant des mois avec un véritable fou à lier dans la maison !

White Trash ?

Bref, des sacrés numéros ! J’ai intitulé cette chronique « vivre avec des white trash » -la version ricaine du beauf pas très malin- car c’est que ce qui m’est spontanément venu à l’esprit . Mais j’en ai largement discuté autour de moi : peut-on vraiment les considérer comme « white trash » ? C’est peut-être un peu abusif...

Que sont les « white trash » ? Littéralement : les « déchets blancs ». Il n’y a pas de définition officielle. Il existe plein d’autres termes au sens assez voisin, et aux nuances subtiles. « white trash » est peut-être plutôt urbain (ou sub-urbain, des sales banlieues pauvres des grandes villes), alors que les « rednecks » (les cous rougis –par le soleil) sont plutôt dans la campagne. Mais il y a aussi les hillbillies, et j’en passe… Au départ, c’était une expression définitivement péjorative du vieux sud, pour désigner les blancs pauvres, qui en fait vivaient comme des noirs.

C’est un certain stéréotype du petit blanc issu de milieu modeste, marginal, voire même carrément pauvre, né de famille décomposée, explosée, et pas toujours ou alors mal recomposée. Les parents ne se sont pas ou peu occupés de lui, il a été négligé, livré à lui-même très jeune. D’où pas de sens de la famille, pas d’éducation. Tout ça, c’est sans doute vrai.

C’est aussi très souvent quelqu’un qui a été abusé, battu, exposé à beaucoup de violence domestique étant jeune (par exemple père alcoolique ou disparu, mère battue ou violente, sœur violée, frère junkie ou en prison, etc…). Du coup, il est souvent sur la défensive et peut facilement devenir violent. Encore aujourd’hui, il a une vie sociale et affective complètement tordue, pas de relation familiale ou conjugale equilibrée.

C’est un anti-héros, un pauvre mec qui n’a pas eu de chance, était mal barré dès la naissance, et ne vaut rien, ou pas grand chose aujourd’hui. Ce qui est sûr, c’est qu’il zone beaucoup et ne fait rien de sa vie (ça aussi en particulier on peut le dire de Cliff et Alex…). Aucune ambition, il vit au jour le jour, incapable de se projeter dans l’avenir.

Qu’il ait fait un peu d’études ou pas, il n’a aucune culture générale, un vocabulaire limité et des centres d’intérêts très réduits. Ignorant, il est souvent pekin de préjugés, avec à la fois un complexe d’infériorité (par rapport aux autres blancs, plus chanceux et mieux lotis) et en même un sens suraigu de supériorité (et surtout envers les noirs) : il se sent profondément américain, et fier de l’être, mais est aussi viscéralement raciste (ouvertement ou pas, voire consciemment ou pas). Bon, ça en revanche, ce n’est heureusement pas le cas le Cliff et Alex…


L'univers des "white trash", car il en existe un, vraiment  (il y a plein de sites sur le web sur cette véritable contre culture!), c’est beaucoup plus que simplement un « beauf’ » à l’américaine. La caricature : il est sale et il s’en fout, il n’a aucun goût, et cultive même son attirance pour le kitsch total. Il bouffe n’importe quoi qui lui tombe sous la main, surtout les frites, la viande de boeuf, le junk food (vous connaissez le « beef jerky » ?), le fast food en général, et les tartines de beurre de cacahuètes. Il laisse les papiers gras trainer partout et jette ses mégots par terre. Il traîne avec ses bandes de potes dans les bars miteux. Il a quelquefois les cheveux longs, il écoute du métal, de la musique qui fait beaucoup de bruit, il aime les vieilles bagnoles, les moteurs puissants, les grosses motos, les blousons cuir à frangettes, le drapeau américain, la bière et les filles (surtout les blondes à gros seins, qui portent des santiags). Vous voyez le genre ?

L’Amérique ne manque pas de white trash hélas, ils pululent même au fin fond de ses campagnes, et c’est un noyau dur de l’électorat de Bush… Bon, Les white trash de San Francisco sont certes un peu moins caricaturaux et plus civilisés que ceux du vieux « deep south », mais enfin on retrouve tout de même quelques traits… et je vous assure que vivre au quotidien, même avec des versions très soft comme Alex et Cliff, a été une expérience humaine -anthropologique, voire ethnologique- certes intéressante, mais que je ne voudrais renouveler pour rien au monde!

Bon courage à Théo qui a encore au moins 8 mois à survivre dans cet asile de lourdeaux mal élevés!…


Virginie Drocourt
sheherazad13@yahoo.com